Gestion des Risques Chimiques en Entreprise en Tunisie

Les produits chimiques sont présents dans pratiquement tous les secteurs industriels tunisiens : solvants, décapants, désinfectants, huiles, colles, peintures, acides, bases, gaz comprimés leur liste est quasi infinie. Leur gestion inadéquate est à l’origine d’une part significative des accidents du travail graves (brûlures chimiques, intoxications aiguës, explosions) et des maladies professionnelles à long terme (cancers professionnels, atteintes neurologiques, pathologies respiratoires chroniques).

En Tunisie, la réglementation sur les agents chimiques dangereux s’est renforcée progressivement, et les inspecteurs du travail accordent une attention croissante à la gestion des produits chimiques lors de leurs visites. Pourtant, de nombreuses entreprises restent en défaut sur des points fondamentaux : absence d’inventaire des produits chimiques, fiches de données de sécurité manquantes ou obsolètes, stockages incompatibles, travailleurs non formés. Dans ce guide, Première Consulting vous présente les bases d’une gestion des risques chimiques conforme et efficace.

L’ampleur du risque chimique dans l’industrie tunisienne

Le risque chimique au travail se manifeste sous trois formes principales, souvent simultanées dans les environnements industriels :

  • Risque toxique : exposition par inhalation, contact cutané ou ingestion à des substances susceptibles de provoquer des effets nocifs aigus (intoxication immédiate) ou chroniques (maladies professionnelles après des années d’exposition à faible dose)
  • Risque incendie/explosion : stockage ou utilisation de produits inflammables, explosibles ou comburants dans des conditions insuffisamment maîtrisées directement lié aux zones ATEX et aux scénarios de l’étude de dangers
  • Risque environnemental : déversements accidentels de produits chimiques contaminant les sols, les eaux superficielles ou souterraines lié aux obligations de la dépollution des sols et de l’étude d’impact environnemental

Secteurs industriels tunisiens les plus exposés

Traitement de surface (acides, bases, cyanures, chromates), industrie chimique et pharmaceutique, agroalimentaire (désinfectants, pesticides), textile (colorants, solvants), impression et sérigraphie (encres, solvants chlorés), bâtiment (colles, solvants, ciments), automobile (peintures, dégraissants, huiles). Dans ces secteurs, la gestion des risques chimiques est à la fois une obligation réglementaire et un enjeu de santé publique pour les travailleurs.

Classification et étiquetage SGH : lire les dangers

Le Système Général Harmonisé de classification et d’étiquetage des produits chimiques (SGH) adopté par la Tunisie par référence aux normes internationales est le langage universel du danger chimique. Comprendre les pictogrammes et les mentions de danger d’un produit chimique est la première compétence à développer pour tout responsable HSE ou utilisateur de produits chimiques.

Les 9 pictogrammes de danger SGH

  • 🔴 Explosif (bombe qui explose) : risque d’explosion par choc, friction, flamme
  • 🔴 Inflammable (flamme) : gaz, liquides ou solides inflammables
  • 🔴 Comburant (flamme sur cercle) : favorise ou provoque la combustion d’autres matières
  • 🔴 Gaz sous pression (bouteille de gaz) : peut exploser sous l’effet de la chaleur
  • 🔴 Corrosif (liquide attaquant métal et main) : brûlures cutanées et oculaires, attaque les métaux
  • 🔴 Toxique aigu (tête de mort) : mortel ou toxique en cas d’ingestion, contact cutané ou inhalation
  • 🔶 Irritant / Nocif (point d’exclamation) : irritant pour la peau, les yeux ou les voies respiratoires
  • 🔴 Danger grave pour la santé (silhouette) : CMR, sensibilisants respiratoires, toxiques sur organes cibles
  • 🔵 Danger pour l’environnement aquatique (poisson + arbre mort) : toxique pour les organismes aquatiques

Mentions de danger (H) et conseils de prudence (P)

Les mentions H (Hazard) décrivent la nature et la gravité du danger (ex. : H225 Liquide et vapeurs très inflammables). Les mentions P (Precautionary) indiquent les précautions à prendre (ex. : P210 Tenir à l’écart de la chaleur, des surfaces chaudes, des étincelles, des flammes nues). Ces mentions sont obligatoires sur l’étiquette du produit et doivent être reprises dans la fiche de données de sécurité.

La fiche de données de sécurité (FDS) : l’outil fondamental

La fiche de données de sécurité (FDS) anciennement appelée MSDS (Material Safety Data Sheet) est le document de référence qui accompagne tout produit chimique dangereux. Elle est obligatoirement fournie par le fournisseur et doit être disponible pour chaque produit chimique utilisé dans l’établissement.

Les 16 sections d’une FDS

Une FDS complète contient 16 sections standardisées : identification du produit et du fournisseur, identification des dangers, composition et informations sur les composants, premiers secours, mesures de lutte contre l’incendie, mesures à prendre en cas de déversement accidentel, manipulation et stockage, contrôle de l’exposition et EPI, propriétés physiques et chimiques, stabilité et réactivité, informations toxicologiques, informations écologiques, considérations relatives à l’élimination, informations relatives au transport, informations réglementaires, autres informations.

Gérer les FDS dans l’entreprise

Les FDS doivent être accessibles aux travailleurs concernés, dans la langue qu’ils comprennent, à proximité des postes de travail et dans la salle de premiers secours. Elles doivent être mises à jour (version datant de moins de 3 ans recommandée). Un classeur des FDS ou une base de données électronique doit être tenu à jour. La gestion des FDS est vérifiée systématiquement lors des inspections du travail et des audits ISO 45001.

Évaluation du risque chimique : méthode et outils

L’évaluation du risque chimique est une démarche structurée qui quantifie le niveau de risque pour chaque poste exposé et permet de prioriser les mesures de prévention. Elle s’intègre dans le Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels (DUER) exigé par la réglementation tunisienne.

Étape 1 : Inventaire des produits chimiques

Recensement exhaustif de tous les produits chimiques présents dans l’établissement : matières premières, produits de nettoyage et désinfection, lubrifiants, peintures, colles, gaz. Pour chaque produit : nom commercial, composants dangereux, quantités habituellement utilisées et stockées, fournisseur, FDS disponible.

Étape 2 : Identification des postes exposés

Pour chaque produit, identifier les salariés qui y sont exposés, les conditions d’exposition (fréquence, durée, mode de contact inhalation, contact cutané, ingestion) et les mesures de prévention existantes.

Étape 3 : Cotation du risque

Plusieurs méthodes de cotation existent. La méthode INRS (Institut National de Recherche et Sécurité) est la plus utilisée en contexte francophone : elle combine le danger du produit (score basé sur les mentions H), la quantité mise en œuvre et les conditions d’exposition pour calculer un score de risque par poste. Les postes les plus à risque sont prioritaires pour les mesures de prévention.

Étape 4 : Mesures de prévention et plan d’action

Sur la base des scores de risque, définir les mesures de prévention par ordre de priorité (voir section suivante) et établir un plan d’action avec responsables et délais. Ce plan d’action doit être intégré dans le DUER et dans le programme annuel de prévention de l’établissement.

Mesures de prévention : du substitut à l’EPI

Comme pour tous les risques professionnels, les mesures de prévention chimique doivent être appliquées en suivant la hiérarchie des mesures du plus efficace au moins efficace.

Niveau 1 : Suppression ou substitution du produit dangereux

La mesure la plus efficace est d’éliminer le produit dangereux ou de le remplacer par un produit moins dangereux. Exemples : remplacer un solvant chloré cancérogène par un produit de dégraissage aqueux ; utiliser des peintures hydrodiluables à la place de peintures en phase solvant ; substituer le chrome hexavalent (CMR) par des traitements de surface alternatifs. Cette démarche de substitution est une exigence explicite des normes ISO 45001 et doit être documentée.

Niveau 2 : Mesures techniques de réduction à la source

  • Captage à la source des vapeurs et aérosols (hottes aspirantes, bras aspirants, enceintes ventilées)
  • Ventilation générale des locaux (renouvellement d’air calculé selon les concentrations de polluants)
  • Travail en vase clos (réacteurs fermés, systèmes de transfert étanches)
  • Automatisation des tâches les plus exposantes (robots de peinture, systèmes de dosage automatique)

Niveau 3 : Mesures organisationnelles

  • Limitation du nombre de travailleurs exposés et de la durée d’exposition
  • Rotation des postes pour les expositions aux produits CMR
  • Procédures de travail sécurisées (préparation hors zone d’utilisation, nettoyage immédiat des déversements)
  • Formation spécifique des travailleurs exposés (voir notre catalogue de formations QHSE)

Niveau 4 : EPI chimiques

Gants de protection chimique (choix du matériau selon le produit nitrile, néoprène, butyle), masques de protection respiratoire (filtres adaptés aux polluants présents), lunettes de protection étanches ou visière, tabliers et combinaisons de protection. Attention : les EPI chimiques ne protègent que si leur adéquation au risque est vérifiée et leur port effectif garanti deux conditions souvent non remplies sans formation ni procédure.

Agents CMR : cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques

Les agents CMR (Cancérogènes, Mutagènes et Reprotoxiques) constituent la catégorie de risque chimique la plus grave, car leurs effets sur la santé peuvent apparaître des années ou des décennies après l’exposition. En Tunisie, les maladies professionnelles liées aux CMR (silicose, asbestose, cancers professionnels) représentent une part croissante des déclarations à la CNSS.

Exemples de CMR courants dans l’industrie tunisienne

  • Benzène : solvant présent dans certaines colles, peintures et carburants cancérogène avéré (leucémie)
  • Chrome hexavalent : utilisé en traitement de surface, soudage sur acier inoxydable cancérogène pulmonaire
  • Formaldéhyde : désinfectant, conservateur, présent dans certains matériaux de construction cancérogène nasal
  • Poussières de bois durs (chêne, hêtre) : cancérogène des fosses nasales
  • Fibres d’amiante : toujours présentes dans certains bâtiments industriels anciens cancérogène pulmonaire (mésothéliome)
  • Silice cristalline (quartz) : présente dans les industries du béton, de la céramique, des matériaux de construction silicose et cancer pulmonaire

Obligations spécifiques pour les agents CMR

Pour les postes exposés à des agents CMR, des obligations spécifiques s’appliquent : surveillance médicale renforcée avec suivi post-professionnel, mesures d’exposition (prélèvements atmosphériques), substitution obligatoire si techniquement possible, déclaration annuelle à l’inspection du travail pour certains agents. Ces obligations s’intègrent dans le programme de santé sécurité au travail de l’établissement et dans la démarche ISO 45001.

Stockage et transport sécurisés des produits chimiques

Un stockage mal organisé des produits chimiques est une source majeure d’accidents : incendies par contact de produits incompatibles, explosions de gaz, intoxications lors de dégagements de vapeurs. Le local de stockage et son organisation doivent faire l’objet d’une attention particulière dans la démarche de gestion des risques chimiques.

Règles fondamentales de stockage

  • Séparation des incompatibles : ne jamais stocker ensemble des comburants et des inflammables, des acides et des bases, des cyanures et des acides (dégagement de HCN), des oxydants et des réducteurs
  • Rétention obligatoire : le volume de la rétention doit être au moins égal au volume du plus grand contenant, ou à 20% du volume total stocké si supérieur
  • Ventilation du local : renouvellement d’air forcé pour les produits dégageant des vapeurs inflammables ou toxiques
  • Limitation des quantités : ne stocker dans les ateliers que les quantités nécessaires à la journée ou à la semaine le stock principal dans un local dédié conforme
  • Signalisation conforme : pictogrammes SGH, consignes de sécurité, EPI requis, numéros d’urgence affichés

Transport interne des produits chimiques

Le transport des produits chimiques à l’intérieur du site (entre le magasin et les ateliers) génère des risques souvent sous-estimés : déversements lors du déplacement, chocs de contenants, mélanges accidentels. Les procédures de transport interne doivent prévoir des contenants adaptés (bacs de transport avec rétention), des itinéraires définis et des interdictions de transport avec d’autres marchandises incompatibles.

Conformité réglementaire : ce que l’inspecteur vérifie

Lors d’une inspection du travail portant sur les risques chimiques, les points de contrôle systématiques sont les suivants. Cet inventaire peut servir d’auto-évaluation préalable à une inspection.

  • Inventaire des produits chimiques : existe-t-il ? Est-il exhaustif et à jour ?
  • FDS disponibles : pour chaque produit dangereux, la FDS est-elle disponible, en langue française ou arabe, à proximité du poste d’utilisation ?
  • Évaluation du risque chimique documentée : le DUER intègre-t-il une évaluation du risque chimique par poste ?
  • Mesurages d’exposition : pour les agents à valeur limite d’exposition professionnelle (VLEP), des mesures atmosphériques ont-elles été réalisées ?
  • Formation des travailleurs : les salariés exposés ont-ils reçu une formation sur les risques chimiques de leur poste ? La formation est-elle documentée ?
  • EPI adaptés disponibles et portés : les gants, masques et lunettes sont-ils disponibles en nombre suffisant et leur port est-il effectif ?
  • Stockage conforme : séparation des incompatibles, rétention, ventilation, signalisation ?
  • Déchets chimiques gérés : les déchets chimiques (solvants usés, bains épuisés, emballages souillés) sont-ils collectés et éliminés par un prestataire agréé ?

Ce dernier point sur les déchets chimiques est directement lié à la gestion des déchets industriels de l’établissement et à la veille réglementaire HSE qui doit intégrer les évolutions des agréments de collecte et d’élimination.

📖 Articles liés :

Votre gestion des risques chimiques est-elle conforme ?

Première Consulting réalise l’évaluation complète de vos risques chimiques : inventaire, évaluation des risques par poste, mesures d’exposition et plan de prévention.

📞 (+216) 71 601 561  |  📧 contact@premiere-consulting.tn  |  Demander un audit chimique →

Conclusion

La gestion des risques chimiques est une composante essentielle de la démarche de santé et sécurité au travail de toute entreprise industrielle. Elle repose sur quatre piliers indissociables : connaître ses produits (inventaire + FDS), évaluer les risques (cotation par poste), mettre en place des mesures de prévention adaptées (substitution, captage, EPI) et former les travailleurs exposés. En Tunisie, le renforcement des contrôles et la progression des déclarations de maladies professionnelles rendent cette démarche plus urgente que jamais. Première Consulting vous accompagne dans l’évaluation de vos risques chimiques et la mise en place d’un programme de prévention efficace, dans le cadre de votre démarche globale de conformité réglementaire.

À propos de l’auteur

Équipe Risques Chimiques & Santé au Travail Première Consulting. Ingénieurs hygiénistes et toxicologues industriels spécialisés dans l’évaluation des risques chimiques en milieu industriel tunisien. Interventions dans les secteurs chimique, agroalimentaire, traitement de surface et bâtiment.

Références :
Code du Travail tunisien ·
Classification SGH/CLP ·
INRS — Risques chimiques ·
Inspection du Travail Tunisie